Le 61ème festival de Cannes est
l’occasion de rendre hommage à ces musiciens,
compositeurs, éternels débutants face à ce
film qui les attend, à ces hommes et ces femmes qui ont
cette étrange habitude d’écouter un
scénario alors que les autres les lisent.
Déroulant 61 ans de bobines passées sur la Croisette,
apparaissent quelques fabuleuses partitions, posées telles
des perles de pluie sur des Palme d’or. Leur petite histoire
connaît des reflets surprenants…
Je m’en vais donc vous les conter, et si vous voulez les
écouter, il faudra dénicher cette compilation
spéciale FESTIVAL DE CANNES 2007 (60 ans de partitions,
coffret 2 CD) éditée chez NAIVE et sur laquelle vous
retrouverez ces petits commentaires sous forme de livret bilingue.
Nous avions avec Thomas Jamois compilé (surtout Thomas)
quelques belles pièces sonores du Festival (une belle
coédition avec ma radio...)
Petit Historique.
1946 - A l’origine, il est un
Festival aux couleurs de l’été indien,
événement rassurant et enthousiaste
d’après guerre, qui cherche encore ses repères
mais qui sait déjà qu’il sera un grand, un
très grand festival international du cinéma.
Difficile de se rendre compte de la complexité du
palmarès à cette époque : la volonté du
Festival est de récompenser les différents postes
techniques et artistiques des films en sélection.
René Clément reçoit le premier Grand Prix du
Festival de Cannes pour son film « La Bataille du rail
» . Georges Auric est lui distingué par le Prix SACEM
pour sa partition de « La Symphonie Pastorale ».
1947 - Vincente Minelli obtient le
Grand Prix de la Comédie Musicale avec « Ziegfeld
Follies », film à sketchs musicaux valorisant les
stars de la Metro Goldwin Mayer de l’époque, comme la
délicieuse Judy Garland alors âgée de 22
ans.
1949 – La première Palme
d’Or est attribuée au chef d’œuvre de
Carol Reed, d’après le roman de Graham Green «
Le Troisième Homme », avec Orson Welles dans le
rôle principal. L’anecdote concernant la partition du
film, signée Anton Karas (musicien autrichien né
à Viennes en 1906), est savoureuse : c’est en
l’entendant jouer de la cithare dans un bar à vin
viennois que Carol Reed décide de confier la musique du film
qu’il va tantôt tourner dans la ville. Anton Karas qui
ne connaît rien au cinéma se retrouve bientôt
à Londres pour l’enregistrement: après bien des
tâtonnements, il compose un thème principal, y associe
des compositions de son cru et quelques mélodies viennoises.
Le succès du film et de sa musique lui rapportera beaucoup
d’argent – pactole qu’il emploiera à
financer l’achat… d’une taverne baptisée
«Le Troisième Homme».
1951 – Le cinéma italien
triomphe sur la Croisette. Le film de Vittorio de Sica “
Miracle à Milan ” doit beaucoup à la fantaisie
de la partition de son compositeur : Alessandro Cicognini.
Cicognini ne croyait pas à l’importance de ses
musiques de films. Ainsi a-t-il volontairement jeté toutes
ses partitions écrites pour le cinéma. Le maestro
pensait avoir composé de la musique “
dégradable ”, n’ayant un intérêt
que dans la mesure où elle vit sur l’écran. Bel
aveu de modestie pour un compositeur qui demeure à ce jour
le seul à avoir écrit la partition de deux Palme
d’Or deux années consécutives (en 1952,
c’est le film “ Deux sous d’espoir ” du
réalisateur italien Renato Castellani qui remporte la Palme,
ex-aequo avec “ Othello ” d’Orson Welles.)
1951, c’est aussi la dernière année où
un prix est remis à la partition musicale d’un film.
Joseph Kosma est donc l’ultime compositeur à
être récompensé à Cannes pour «
Juliette ou la clef des songes » de Marcel
Carné.
1957 - C’est un film
Américain produit par la RKO “ La Loi du Seigneur
” (Friendly Persuasion) de William Wyler qui obtient la
récompense suprême. Gary Cooper et Anthony Perkins se
donnent la réplique sur une partition héroïque
de Dimitri Tiomkin. De formation classique, le compositeur russe,
émigré aux Etats-Unis dans les années 30, a
mis son incroyable talent au service du Western : “ Le Train
sifflera trois fois ”, “ Règlement de comptes
à OK Corral ” et “ Duel au soleil ” sont
quelques-unes de ses partitions incontournables. “ La Loi du
Seigneur ” est écrite dans cette veine
dramatico-romantique de tradition hollywoodienne. Elle sera
d’ailleurs une des rares partitions symphoniques
palmées à l’opposée de musiques
traditionnelles, folkloriques ou inscrites dans un mouvement
musical d’une époque donnée.
1959 - En remettant la Palme
d’Or au film de Marcel Camus “ Orfeu Negro ”, le
Jury de Cannes déclenche involontairement un
phénomène de mode musical dans le monde entier : la
Bossa Nova. Ce “ rythme nouveau venu du Brésil ”
met le musicien Antonio Carlos Jobim au-devant de la scène.
L’engouement du public pour sa musique est similaire à
celui rencontré par le “ Buena Vista Social Club
” après le film que lui consacra Wim Wenders.
1960 - “ La Dolce Vita
”, comme tous les films de Fellini tournés avant la
disparition de Nino Rota en 1979, porte la marque du compositeur
fétiche. Sensuelle, nostalgique, généreuse,
elle caresse le film de ce petit miracle propre au musicien.
Pourtant, les critiques sont loin de considérer le film de
Fellini comme un chef d’œuvre et la Palme ne fait pas
l’unanimité sur la Croisette. 3 ans après
“ La Dolce Vita ”, un autre film italien remportera la
Palme d’Or avec une partition de Nino Rota : « Le
Guépard », de Visconti.
1961 : Le Festival a 15 ans. Jean
Giono préside le Jury. La nouvelle vague continue doucement
d’envahir la croisette. C’est Georges Delerue qui
compose la petite valse du film d’Henry Colpi “ Une
aussi longue absence ”, Palme d’Or ex-aequo avec
“ Viridiana ” de Buñuel. Compositeur
indissociable de Truffaut, Delerue a toujours su trouver la juste
place à sa musique dans les films : accompagner et mettre en
valeur sans jamais s’imposer ni paraphraser. Ses valses sont
comme des pétales de fleur : même rondeur, même
simplicité, même raffinement.
1964 - Subtil, parfaitement inattendu,
en équilibre entre le quotidien d’une marchande de
parapluies et un rêve multicoloré, l’œuvre
de Jacques Demy “ Les Parapluies de Cherbourg ” est le
premier film musical à être palmé. À
travers cette expérience unique de comédie musicale
dans le cinéma français, c’est
l’émergence du caractère d’un jeune
compositeur un peu chien fou et absolument doué : celui de
Michel Legrand. L’ébauche d’un thème
néo-classique pour une séquence du film, des mots
quotidiens que l’on s’amuse à faire chanter, et
c’est le coup de foudre entre Demy et Legrand. Ici, la
musique fait partie intégrante de l’écriture
cinématographique. Grâce à cette
réussite, la carrière de Michel Legrand est
lancée.
1965 -“The Knack ” film du
cinéaste Britannique Richard Lester remporte la Palme sur la
Croisette. Au générique, on remarque le nom
d’un jeune compositeur anglais dont on parle beaucoup : John
Barry. John est plus que talentueux : ses arrangements du fameux
James Bond Theme et ses premières partitions de
cinéma lui font déjà gagner beaucoup
d’argent. Mais il ne semble pas prendre cela très au
sérieux. S’il se décide à écrire
la partition de “ The Knack ”, c’est pour payer
le loyer de son nouvel appartement Londonien. Sirupeuse, kitch,
swing et jazzy, la bande originale de “ The Knack ” est
l’exact reflet d’une époque facile et du
caractère du jeune compositeur. Sans doute est-ce cet esprit
de liberté exacerbée qui séduisit Alain
Robbe-Grillet, membre du Jury cette année-là.
1966 - Claude Lelouch, jeune
cinéaste dans le vent, offre une des plus belles histoires
d’amour au cinéma. “Un Homme et une Femme
” devient la Palme d’Or française par
excellence. Très vite et pour longtemps, on associe la
musique du film composée par Francis Lai au Festival de
Cannes : pas une actualité télévisée,
pas une image de la Croisette sans les fameux dabadabada en
illustration musicale. S’il est une reine de la
mélodie Palmée, c’est bien celle-ci.
1967 - Un cinéaste italien
vient bouleverser la Croisette avec un film évènement
produit en Angleterre. En choisissant de lui décerner la
Palme d’Or, le jury du Festival privilégie la critique
sociologique et sociale, la réflexion sur
l’actualité d’une époque en pleine
mutation. “ Blow Up ” d’Antonioni est une
critique de la London Fashion vu à travers l’objectif
d’un photographe. Le film bénéficie d’une
bande originale jazzy qui, mis à part quelques
orchestrations un peu défraîchies, demeure l’une
des plus belle du cinéma. C’est Herbie Hancock
lui-même qui proposa à Antonioni (grand fan de jazz)
d’écrire la partition du film. Il travailla sur la
base de nombreuses sources d’inspirations: blues,
rock’n’roll, jazz, musique latino-américaine et
même quelques orchestrations doucereuses à la “
Mancini ”. Le tout avec cette spontanéité et
cette liberté propres à son style. “ Blow Up
” et ses scènes d’érotisme que l’on
trouverait aujourd’hui bien timides, remporta un
succès mondial et la faveur de nombreux publics.
1970 - L’armée
américaine en prend pour son matricule. La Palme d’Or
est attribuée à un ex-pilote de B-24 de la
deuxième guerre mondiale : Robert Altman. C’est Johnny
Mandel, un musicien West Coast plus habitué aux partitions
jazzy qui écrit pour “ M*A*S*H ” une chanson
jugée à l’époque particulièrement
outrageante: “ Suicide is painless ”, traduisez “
Le suicide fait moins mal ”. La mélodie et
l’orchestration sont une franche caricature de
l’univers musical de groupes peace and love des seventies. La
chanson vient à plusieurs reprises relever le propos du film
d’un supplément d’ironie. Aussi loufoque que les
images, la bande sonore de “ M*A*S*H ” mélange
gaiement musique militaire et répliques
irrévérencieuses.
1971 - C’est le retour des
Anglais sur la Croisette. Grâce au talent de Joseph Losey,
Michel Legrand s’offre une seconde partition
palmée.“ Le Messager ” de Joseph Losey,
c’est avant tout une mélodie écrite sur
l’idée d’un film : celle d’une
correspondance, d’un va-et-vient de lettres d’amour
entre deux individus, d’une main qui porte les
précieuses lettres. Pour traduire cet effet de ping-pong,
Michel Legrand utilise les arpèges montantes puis
descendantes jouées alternativement sur deux instruments et
dans deux tempi différents. Quant au style baroque et
l’emploi du clavecin et de la harpe, ils épousent
parfaitement la couleur du film - et celle des années
70.
1972 - « La Classe
ouvrière va au paradis » d’Elio Petri permet
à Ennio Morricone d’être palmé pour la
première fois. Son travail s’inscrit dans une trilogie
entamée avec le cinéaste autour de ses thèmes
fétiches: raconter sous la forme d’une comédie
dramatique le trajet d’un homme absorbé par un
système et une idéologie qui finalement se retournent
contre lui. La partition de Morricone met en valeur la
quête du héros de Petri. Son thème,
égrainé avec lenteur, rappelle dans sa structure
celui écrit pour un autre film de Petri “
Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon
”. Grave, dérisoire, pathétique, la musique se
perd dans les méandres d’un destin tragique.
1976 - “ Taxi Driver ” de
Martin Scorcese remporte la Palme d’Or. Le compositeur de la
musique du film, Bernard Herrmann, n’est pas là. Il
est décédé six mois plus tôt, le soir de
Noël. Depuis 10 ans, Herrmann avait cessé sa
collaboration avec Hitchcock. Leur brouille survenue à
propos de la partition du film “ Le Rideau
déchiré ” (elle fut refusée par le
cinéaste au profit de celle de John Williams) l’avait
profondément touché. Il ne s’en était
jamais vraiment remis. Scorcese est un grand admirateur
d’Herrmann et notamment de son travail sur le film de J.Lee
Thompson « Cape Fear » de 1962 (Scorcese en fera
d’ailleurs un remake en 1991, reprenant la partition
originale d’Herrmann). Timidement, le réalisateur
demande au compositeur d’écrire le score de son film.
En dépit de ses problèmes de santé, Herrmann
se lance à corps perdu dans “ Taxi Driver ”,
mariant son style singulier, sombre et sensuel à
l’univers du jeune cinéaste. Il opte, à la
grande surprise de Scorcese, pour une ambiance urbaine et jazzy,
jusqu’alors inexplorée par le compositeur. Unique en
son genre, elle est un poignant chant du cygne.
1977 - Le jury, présidé
par Roberto Rossellini décerne la Palme d’Or à
deux cinéastes Italiens : les frères Taviani. Leur
film “ Padre Padrone ” raconte le parcours initiatique
d’une jeune berger Sarde, Gavino. Introverti,
tyrannisé par le pouvoir ancestral du père, Gavino se
révolte et part à la conquête du langage puis
de sa liberté grâce au service militaire qui
l’arrache à son île. Les frères Taviani
auront la bonne idée de confier la partition de leur film
à Egisto Macchi (auteur de la bande originale du film
“ Monsieur Klein ” de Joseph Losey). Egisto Macchi sait
amalgamer les idées musicales les plus diverses. Ainsi
trouve-t-on dans “ Padre Padrone ” des arrangements sur
la “ Chauve-souris ” de Johann Strauss et une
évocation des chants Sardes ; soit une musique sachant
parfaitement intégrer le discours des
cinéastes.
1979 - A la fin des années 70,
Maurice Jarre est au sommet de sa gloire. Après avoir
entamé une timide mais belle carrière de musicien
pour le cinéma français en 1958, ses succès
avec les partitions de grandes productions anglo-saxonnes comme
“ Lawrence d’Arabie ” et “ Docteur Jivago
” l’ont éloigné de l’hexagone. Il
faut une Palme d’Or pour le ramener quelques jours sur la
Côte d’Azur : “ Le Tambour ” de Volker
Schlöndorff. Jarre écrit une fanfare un peu grotesque,
où les percussions et principalement un tambour jouent
à cache-cache avec la mélodie enfantine d’une
boîte à musique… Mais le film de Volker
Schlöndorff n’est pas la seule Palme d’Or en 79.
Un autre film, celui de Francis Ford Coppola bouleverse la
Croisette : en plus de la Chevauchée des Walkyries et de la
musique des Doors, “ Apocalypse Now ”
bénéficie d’une partition originale pour
synthétiseurs signée Carmine Coppola - le père
de Francis Ford.
1980 - Le Festival de Cannes a 34 ans,
et le cinéaste Bob Fosse gagne une Palme d’Or ex-aequo
avec Akira Kurosawa. C’est “ All that Jazz ”
contre “ Kagemusha ”, le guitariste Georges Benson
contre le compositeur Schinishirô Ikebe… Mais toujours
pas de Palme française à l’horizon depuis 1966
et Claude Lelouch.
1981 – Le cinéaste
polonais Andrzej Wajda remporte la Palme d’Or avec «
L’Homme de Fer ». L’univers du compositeur
Andrzej Korzynski est sombre et froid sans jamais emprunter
à la raideur. Né à Varsovie en 1940, Korzynski
a signé la plupart des partitions des films de Zulawski,
dont « Possession ». Hasard ou coïncidence, le
film est en compétition à Cannes cette
année-là et Isabelle Adjani remporte le prix
d’interprétation.
1982 – Le scénario de
« Missing » de Costa-Gavras bouleverse le Festival.
Ex-aequo avec « Yol, la permission » d’Ylmaz
Güney, le film remporte la Palme d’Or - ainsi que le
Prix d’interprétation masculine pour Jack Lemmon. La
partition de Vangelis (de son vrai nom Vangelos Odysseus
Papathanassiou, ex-membre du groupe Aphrodite’s Child) est
exclusivement électronique, comme toutes les compositions du
musicien à cette époque. Avec « Les Chariots de
feu » et « Blade Runner », la musique
synthétique de « Missing » est par excellence
celle des années 80 où l’exploration des
nouvelles machines sonores s’accorde aux propres recherches
des cinéastes. Vangelis reviendra à Cannes en 1991
… comme membre du jury.
1984 - Ry Cooder donne des frissons
aux festivaliers. Au-delà de la partition mythique de
“ Paris, Texas ” et de l’univers
émotionnel et contemplatif de Wim Wenders, c’est un
musicien instinctif et perfectionniste qui se voit offrir par le
cinéaste allemand un terrain de jeu à sa dimension.
La complicité des deux personnages transcende le film
où la recherche de l’amour ressemble à cette
note tenue, pincée sur une corde de guitare, fragile, et qui
glisse toujours, à la frontière du silence.
1985 - Emir Kusturica reçoit sa
première Palme d’Or avec “ Papa est en voyage
d’affaire ”. La partition de Zoran Simjanovic est toute
à la fantaisie du cinéaste avec lequel il a
déjà travaillé. Né à Belgrade en
1946 (la même année à laquelle fût
créé le Festival de Cannes), Zoran Simjanovic joue
dans différents groupes, écrit des musiques de
téléfilms et une trentaine de partitions pour des
longs-métrages avant de se retrouver sur la Croisette.
1986 - 14 ans
après la partition du film italien d’Elio Petri
“ La Classe ouvrière va au Paradis ”,
c’est le film britannique “ Mission ” de Roland
Joffé qui permet au public cannois de retrouver Ennio
Morricone et de pénétrer au plus profond des terres
des Indiens Guaranis en Colombie. Un film de terre et de feu,
d’eau et de végétal, où il est question
de la grandeur du sacrifice, et dont la partition dégage la
dimension lyrique et la pureté d’une histoire à
hauteur d’homme. Le jury est touché, mission accomplie
pour Roland Joffé.
1990 - Nicolas Cage se prend pour Elvis Presley dans un film
de David Lynch où les standards de Rock’n’Roll
flirtent avec les mélodies envoûtantes d’Angelo
Badalamenti. Cet ex-arrangeur et orchestrateur de Liza Minnelli
complète à merveille l’univers très
particulier de David Lynch. « Sailor & Lula » est
Palme d’Or. Lynch et Badalamenti reviendront à Cannes
dix ans plus tard avec “ Lost Highway ”.
1993 - Triomphe pour une autre musique
palmée : celle que Jane Campion confie à Michael
Nyman pour “ La Leçon de piano ”. La tâche
du compositeur a d’abord consisté à
créer une ambiance musicale pour le film. Mais il devait
aussi inventer un répertoire spécifique pour
l’héroïne, deviner ce qu’elle jouait
lorsqu’elle était assise au piano. Il fallait que cela
sonne comme une musique du milieu du XIXème sans aller
jusqu’au pastiche. Puisque l’héroïne ne
parle pas, la bande originale dépasse ses fonctions
habituelles. Elle remplace la voix de l’héroïne.
Les notes résument sa volonté, ses expressions de
l’âme. Le spectateur en emportera le souvenir, comme un
parfum entêtant.
1995 – Dix ans exactement
après “ Papa est en voyage d’affaire ”,
Emir Kusturica remporte sa deuxième Palme d’Or avec
“ Underground ”. Cette fois, c’est son ami Goran
Bregovic qui en compose la partition. Né à
Sarajévo en 1950, Bregovic a introduit une sorte de style
folk-rock en Yougoslavie (où sa musique est devenue
très populaire) avant de devoir fuir le pays au début
de la guerre. Ici, les orchestres de cuivre tziganes
interprètent des danses traditionnelles de leur
région et ont été enregistrés “
à la maison ”, c’est-à-dire dans leur
village natal, à Prekodolce. Mais on retrouve
également Cesaria Evora qui mêle le chant capverdien
au folklore tzigane. Sous terre, les frontières musicales
n’existent pas.
1998 - La musique caresse le vent,
rêves et souvenirs, nostalgie et chuchotements de
l’âme, immersion dans un voyage, dans ce que sera
demain, dans la lumière… Certaines des partitions de
Palmes d’Or sont faites pour traverser
l’éternité. Eleni Karaindrou en a
composé une des plus élégantes, avec
sobriété, aidé dans sa tâche par le
musicien Manfred Eicher, pour le film de Theo Angelopoulos «
L’Eternité et un jour ».
2000 – Hommage tragique aux
grandes comédies musicales hollywoodiennes, « Dancer
in the dark » de Lars Von Trier emporte tous les suffrages :
Palme d’Or et prix d’interprétation
féminine pour Björk. La chanteuse
norvégienne dévoile une féminité
tout en contrastes, à l’image de sa musique : la
candeur côtoie l’impudeur, la sensualité de la
voix se farde dans le grotesque. Et lorsque l’orchestre
symphonique se détache fortissimo, c’est pour donner
noblesse à l’image de la classe ouvrière, non
pour l’abattre. Le télescopage vient à point,
idéal reflet culturel d’un siècle
nouveau.
2001 – Aussi bouleversante que
le propos du film, la partition du film de Nanni Moretti « La
Chambre du fils » est signée Nicola Piovani.
Successeur officiel de Nino Rota auprès de Fellini, Piovani
possède toutes les qualités d’un compositeur
pour l’image : formidable pianiste, il puise son inspiration
dans le folklore traditionnel de l’Italie, la musique
classique et les émotions premières de son enfance.
Souvent, ses partitions sont naïves. N’est-il pas le
collaborateur attitré de Roberto Begnini avec lequel il
foula les marches du Palais en 1998 pour « La Vie est belle
»? Leur ligne mélodique est limpide, et ruisselle,
jamais trop ambitieuse, sauf lorsque l’on touche au drame
(comme chez les frères Taviani).
… Soixante et un ans de musiques de
films sur la Croisette. 61 ans de musiques et d’absence de
musique : depuis quelques années, la tendance est à
la réduction. Les cinéastes – et plus
particulièrement la jeune génération -
recourent beaucoup à l’emploi de musiques
préexistantes (Œuvres classiques ou pop rock),
à l’illustration sonore d’une époque ou
d’un milieu socioculturel. Si en 2002, la bande son de la
Palme d’Or « Le pianiste » de Roman Polanski
privilégie logiquement Frédéric Chopin, celle
de « Elephant» de Gus Van Sant utilise essentiellement
des œuvres de Beethoven et de l’artiste
spécialisée en manipulations audio-sonores Hildegarde
Westerkamp. En 2005 et 2006, des films primés comme «
L’Enfant » des frères Dardenne (Palme
d’Or) et « Flandres » (Prix du Jury) de Bruno
Dumont n’ont pas de partitions originales. Le choix de
l’absence de musique, s’il est risqué (car
l’image est montrée dans toute sa
nudité), ne s’accorde qu’à
l’excellence et à la beauté intrinsèque
d’un film, au talent d’un grand cinéaste. Le
silence d’une partition devient soudain berceau de nos plus
belles émotions.
Cette année, d'autres partitions sont donc à
découvrir sur la croisette : des mélodies qui
reflètent une époque, dessinent les contours
d’une histoire, célèbrent le talent d’un
cinéaste, et ses meilleures intentions.
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