Accueil Date de création : 08/09/07 Dernière mise à jour : 03/07/09 19:01 / 112 articles publiés

Se souvenir d'Elmer en ce mois d'août  (PORTRAITS DE COMPOSITEURS) posté le mardi 05 août 2008 01:41

alex north, bernard herrmann, bronislau kaper, dimitri tiomkin, elmer bernstein, franz waxman, james horner, john williams, max steiner, miklos rozsa, thomas newman






Lauréat de l’Oscar pour la comédie musicale d’Arthur Hiller Millie, Elmer Bernstein A été cité dix fois pour cette même récompense. Parmi ses partitions les plus connues (Une centaine): L’homme au bras d’or, Les dix commandements, Le dernier des géants, Les sept mercenaires, Comme un torrent, La grande évasion, Le prisonnier d’Alcatraz, My left foot, mais aussi les comédies Un fauteuil pour deux , S.O.S. fantômes et Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Il a travaillé d’après la partition originale de Bernard Herrmann pour le remake du film Les nerfs à vif  que réalisa Scorsese... Parmi ses dernières partitions,  l’idéaliste de Coppola, A tombeau ouvert de Scorsese et Loin du Paradis de Todd Haynes. Né en 1922 et décédé le 18 août 2004, Elmer Bernstein fut l’un des compositeurs d’Hollywood le plus admiré et le plus respecté.

En mars 2000 aux Etats-Unis, Elmer Bernstein, invité d’honneur du Festival International de film et de Rencontres cinématographiques de Sedona, Arizona, était déjà très lucide sur la place du compositeur dans l’industrie du cinéma et ses perspectives d’évolution. Le résumé de son parcours est aussi typique des compositeurs du début du XXe siècle, marqué par l’immigration et la guerre.

Vous êtes né à New York ?
Oui. Mes parents étaient immigrants. Ils sont arrivés aux Etats-Unis à 5 ans au début du siècle dernier. Mon père était professeur dans une école. Ma mère voulait être danseuse. Elle avait étudié avec Isadora Duncan, mais mon grand-père était très conservateur et ne voulait pas voir sa fille monter sur une scène… J’ai grandi dans cet environnement artistique. Mes parents ont toujours voulu que je fasse quelque chose dans ce domaine. J’étais fils unique et mon bonheur comptait beaucoup pour eux.

Quel fut votre premier instrument ?
Le piano. J’ai débuté les concerts à l’âge de 15 ans. Le dernier, je l’ai donné à New York à 28 ans. J’ai commencé à improviser sur mon piano à l’âge de 10 ans. Deux ans plus tard, j’obtenais une bourse pour travailler le piano avec la concertiste Henriette Michelson (Professeur à la Julliard School de New York). Elle entendit mes improvisations et décida de me faire travailler avec Aron Copland. C’est comme ça que mon apprentissage de compositeur a démarré.

Vous souvenez-vous de votre premier émoi cinématographique ?

… J’ai toujours aimé les films. Ma grand-mère qui n’avait jamais appris à parler anglais adorait aller au cinéma. Elle m’emmenait avec elle quand j’avais 6 ans. Au début, nous allions voir des films muets, ce qui était parfait pour elle !

Vous obtenez votre diplôme à la Walden School of Music de New York, et trois ans après, c’est la guerre…

Oui… Enrôlé dans l’Air Force. À la vérité, je n’ai pas quitté les Etats-Unis. Étant pianiste, on m’avait chargé d’écrire les musiques des documentaires de propagande radio dont le but était de faire croire au peuple américain que nous faisions du bon boulot, que nous allions gagner !… Après la guerre en 1946, comme j’avais beaucoup aimé mon travail d’écriture pour la radio, j’ai voulu continuer dans le civil. Mais personne n’avait jamais entendu parlé de moi, évidemment. Alors, je suis revenu à mes concerts classiques.

Hollywood vous ouvre les bras en 1951…

Oui. À l’époque, c’est l’âge d’or des musiques de films. La plupart des compositeurs venaient d’Europe centrale. Ils avaient apporté ce langage musical bien particulier : Dimitri Tiomkin, Franz Waxman, Max Steiner,  Bronislau Kaper,  Miklos Rozsa, Ils étaient tous européens et c’étaient les meilleurs. C’était ça, le son d’Hollywood. C’est celui que j’ai trouvé en arrivant. Mais un peu avant moi, deux compositeurs Américains commençaient déjà à écrire de la musique plus made in USA : Bernard Herrmann et Alex North.

Vous sentez-vous plus proche du son américain que du son européen ?

… Je crois que mon travail, à la base, combine les deux influences. Mais les premiers succès de ma carrière sont liés au fait que mes partitions sonnaient américain.

Le jazz tient une place importante dans vos compositions.

Le jazz, je l’ai connu grâce à mon père. C’était un grand collectionneur de disques. Et j’ai grandi avec la musique de Louis Armstrong, King Oliver… Ce genre de disques était partout à la maison. Je n’ai jamais joué moi-même du jazz, mais j’ai ce feeling particulier, oui…

Comment avez-vous rencontré Otto Preminger ?
En 1952, j’ai fait la musique d’un film : Sudden fear. La partition avait attiré l’attention : les hautbois et le piano très présents, ça ne se faisait pas à cette époque. À l’une des previews du film, le frère d’Otto était dans la salle. Trois ans plus tard, lorsque Otto chercha un compositeur pour L’homme au bras d’or, son frère se souvint de ma partition et suggéra mon nom à son frère.

Ce score fut-il difficile à écrire ?

Non. La seule difficulté fut de le faire vite… En 20 jours exactement ! Mais d’un autre côté, je pouvais assister au tournage et voyais les rushs tous les trois jours. Ça m’a beaucoup aidé.

Quelle recette pour écrire la musique de Western ?
J’ai eu un certain impact sur la musique pour Western à l’époque des Sept mercenaires (1966) et j’en suis content. Avant que j’en fasse, elle ressemblait surtout à de la musique folklorique. Moi, j’ai simplement traité le sujet avec beaucoup d’énergie. J’adorais ça !

Et les films de guerre comme “ La grande évasion ” : comment travailler ce genre de partition ?
John Sturges a beaucoup à voir dans mon écriture pour ce genre cinématographique. Il vous raconte son film et l’inspiration vous vient automatiquement. Il crée l’ambiance et définit la couleur musicale rien qu’en vous parlant. Formidable! Je me basais toujours sur un thème unique pour écrire. Certains thèmes, je dois l’avouer, furent composés quand j’avais quinze ans… Je les ressuscitais, en quelque sorte !

Vous a-t-on refusé des partitions ?

Oui. Une fois à cause du réalisateur, mais la plupart du temps, pour des raisons purement commerciales. D’une façon générale, j’ai beaucoup de chance, car je n’ai jamais eu de partitions refusées sur un film qui ait marché !

En tant que compositeur, vous sentez-vous à l’aise aujourd’hui à Hollywood?

Aux Etats-Unis, les compositeurs ont nettement moins de liberté aujourd’hui qu’hier, et cela pour différentes raisons : d’abord, il me semble que certains réalisateurs sont devenus des auteurs avant d’avoir le droit de le revendiquer. Je ne parle pas de Scorsese ni de Francis Ford Coppola, bien sûr ! Mais ce n’est pas forcément bon pour un jeune réalisateur d’avoir cette prétention : ça tourne vite à l’autoritarisme. Ensuite, on est emprisonné dans un étau commercial : les studios veulent toujours faire de l’argent avec la musique. Alors, la partition en souffre… Prenons l’exemple désastreux de The Wild Wild West dont j’ai écrit la partition originale. Avec un film de ce genre, avec un score de cette ampleur (Et là, la qualité de la partition n’intervient pas), on sort un album de chansons qui n’ont absolument rien à voir avec le film. Pire ! Le score ne figure même pas sur l’album ! C’est la façon  la plus immorale de faire du business ! Il faut savoir que dans notre pays, les Etats-Unis, la seule chose qui compte, c’est l’argent.

Vous pensez qu’il est facile pour un compositeur d’exister dans ces conditions ?

C’est une question délicate. Je ne sais pas vraiment comment les choses vont évoluer à Hollywood. Je pense que, en ce moment, on entend de moins en moins d’émotion dans les BOF. Beaucoup trop de scores sont vraiment le résultat du genre de film qui a été tourné : des films qui donnent peu de place à une bonne partition. Cela va changer, sans doute. J’espère que les gens vont se lasser… J’entends de plus en plus de réalisateurs et de producteurs se plaindrent que les musiques se ressemblent toutes.

Vous avez enregistré la partition rejetée que composa Bernard Herrmann pour le film d’Hitchcock “ Le rideau déchiré ” … Pourquoi ?
L’affaire de la partition rejetée d’Herrmann était connue de tout le monde à Hollywood. Parce que Herrmann était un Dieu pour nous, jeunes compositeurs, nous suivions tout ce qu’il faisait. Lorsque cette partition fut refusée, nous fûmes horrifiés. Nous savions d’instinct qu’Hitchcock avait commis une erreur. J’ai longtemps attendu d’avoir l’opportunité de faire un enregistrement de cette partition. Je l’ai d’ailleurs utilisée dans le remake du film Les nerfs à vif (Martin Scorsese).

Avez-vous rencontré Bernard Herrmann ?
Oui, à l’époque où j’étais jeune compositeur. Il était pour moi une sorte de mentor. Lorsque j’ai enregistré la partition écrite pour L’aventure de madame Muir (Joseph L. Mankiewicz), j’ai eu le plaisir de jouer devant lui. C’était six mois avant sa mort…

Et qu’avez-vous appris de lui que l’on pourrait entendre dans vos partitions ?
… Une sorte de férocité par rapport aux intentions… Beaucoup de ses musiques semblent parfois un peu lourdes… Vous savez, je n’aurais jamais imaginé écrire une partition comme celle de La mort aux trousses, mais je suis heureux que Bernard Herrmann l’ait fait!… Et c’est ce genre de partitions qui nous manque terriblement aujourd’hui. Des scores composés. L’électronique y est pour beaucoup : être assis devant un synthétiseur et improviser, ce n’est pas composer. Mais, bon ! On a toujours nos dinosaures à Hollywood : John Williams, et Jerry Goldsmith (*). Et puis Thomas Newman et James Horner nous rassurent un peu sur notre avenir…

Une définition de la musique de film ?
La partition d’un film doit faire en sorte que celui-ci soit la meilleure expérience émotionnelle qui soit pour le spectateur. Pendant que vous regardez les images, vous n’entendez pas vraiment la musique. Mais la musique vous fait sentir quelque chose… Et si la partition réussit à vous donner cette émotion, alors, c’est gagné.

 

(Entretient réalisé à Sedonna, Etats-Unis, en mai 2000)

* Jerry Goldsmith est décédé en Juillet 2004

Partager

Déposez un commentaire !

(facultatif)

(facultatif)

error

Attention, les propos injurieux, racistes, etc. sont interdits sur ce site.
Si une personne porte plainte, nous utiliserons votre adresse internet (38.107.191.113) pour vous identifier.     

Tous les commentaires de l'article:
Se souvenir d'Elmer en ce mois d'août

  • Rafik

    mer 06 aoû 2008 13:55

    Merci pour cet entretien !
    Bernstein et Raksin étaient les deux derniers grands compositeurs à nous lier à "l'âge d'or" et leur disparition consécutive a définitivement tourné une page.
    J'en profite pour signaler que le score sublime d'Elmer Bernstein, pour le dessin animé Metal Hurlant, est enfin paru dans une édition respectable (25 ans d'attente !). Bernstein y combine à peu près tous les styles qu'il a développés auparavant, épique, peplum, western, jazz, romantique, comédie, avec une maestria confondante. Je me souviens d'une interview où il disait qu'à la fin de l'enregistrement, il était convaincu d'avoir livré là sa meilleure partition.
    Pour ceux que ça intéresse, il est dispo à cette adresse :
    http://www.screenarchives.com/title_detail.cfm?ID=8949

  • Frenchsnoopy mailto

    mar 05 aoû 2008 09:33

    C'était il y a plus de 8 ans....Et tout était dit, dans la bouche d'un des plus grands artistes américains ! A signaler la sortie d'un superbe coffret chez Varèse Sarabande de trois partitions inédites du compositeur pour NATTY GANN, LA LETTRE ECARLATE et GANGS OF NEW YORK.